Un jour de fête

Publié le par Morgan

Ce récit se situe cinq ans avant le début de Mascarade, le soir de la seconde rencontre entre Yuki et Bran. De retour chez son maître, la petite Selkie ne manque pas de s'interroger sur cette jeune noble avec laquelle elle a, de manière tout à fait incongrue, pris le thé.

 

Nozvezh vat, mestr Daliesin !

Nozvezh vat, Branig ! Ah...

Maître Taliesin a l'air troublé. Petra ? Ais-je fais une erreur sans m'en apercevoir ? Non, apparemment : il recouvre son habituel sourire presque aussitôt. Un sourire même plus joyeux que de coutume. J'hésite et je me retourne vers la casserole pour en touiller lentement le contenu. Comme je n'ai pas eu le temps de faire les courses, et lui non plus, ce soir c'est pâtes au pesto. Et là, le basilic infuse à feu doux dans l'huile : ce n'est pas le moment de faire tout brûler ! Mais je suis trop curieuse pour feindre de n'avoir rien noté de cet instant où son sempiternel et passablement indéchiffrable sourire a quitté son visage.

− Quelque chose ne va pas ?

− Au contraire, dit-il en riant, tout va pour le mieux ! Le dîner est bientôt prêt ?

− D'ici une dizaine de minutes, mestr.

− Bon ! Alors je vais chercher une bouteille de chouchen.

Alors celle-là, elle est pas mal dans son genre. Qu'est-ce qu'on peut bien fêter aujourd'hui pour que maître Taliesin se mette dans la tête de sortir du chouchen ? Je ne connais pas sa date d'anniversaire, je crois bien que lui non plus, et je suis très bien placée pour savoir que ce n'est pas la mienne. Nous ne sommes à aucune fête connue. Ou du moins, connue de moi depuis deux ans que je suis son élève. Techniquement, aujourd'hui n'est qu'un jour pluvieux comme un autre, le genre de jour où j'ai l'impression que le ciel cherche à laver toute la crasse qui envahit cette ville.

Bref, je darde sur mon maître de grands yeux déconcertés alors qu'il me tourne le dos et ouvre la porte du débarras pour en sortir une bouteille pleine du liquide ambré qui ponctue pour lui les évènements importants. Et je cherche toujours. Bien sûr, logiquement, je pourrais lui demander, tout simplement, ce qu'il y a de si exceptionnel un jour si ordinaire. Mais ce n'est pas mon genre. Quand je veux savoir quelque chose, je commence par essayer de l'apprendre seule, et il le sait, sinon il ne m'aurait jamais prise comme élève. Bien sûr, quand je ne trouve pas, quand je ne comprends pas, je lui demande, et il m'apprend des choses auxquelles je ne penserai pas seule, aussi.

Bon mais quand même, là je ne vois pas. Petra ar chouchen ?

Vraiment pas la moindre vague idée.

Blanc total dans ma tête.

Je fais la moue. M'essuie un truc imaginaire sur le nez.

Come on, Bran ! Tu vas te remuer le cerveau et trouver la raison parfaitement incompréhensible qui lui fait sortir le chouchen !

Ano...

− Tu devrais faire attention, ça va déborder.

Avertissement tardif : la casserole déborde. Heureusement, c'est que les pâtes. Pas de ratées. D'ailleurs, elles sont prêtes. Je les égoutte, les mets dans un plat, répand dessus le pesto d'un vert sapin aux reflets quasi fluos. Straaaaaange !

Je couvre le plat et entreprends de lancer l'opération « dresser la table » lorsque je m'aperçois que mestr Taliesin s'en est chargé.

Grazie !

Prego, Branig. Tu n'es pas en charge de toutes les tâches ménagères ici, je te rappelle.

Encore Branig ? C'est pas la seconde fois qu'il m'appelle comme ça ce soir ? Il a tendance à être toujours de bonne humeur, d'accord, mais là il est... Joyeux ? Content ? Heureux ? Je ne sais pas, mais de meilleure humeur encore que de coutume, si la chose est possible.

Petra ? Je veux savoir, moi !

Hum, et si c'était personnel ? Un secret ? Il en a beaucoup, des secrets, mon maître. Des secrets qui le font disparaître des jours entiers, parfois des semaines, durant lesquels j'étudie en notant les innombrables questions que je veux lui poser à son retour. Il revient toujours. Et il répond à mes questions. Sauf à celle-ci : « Où étiez-vous ? ». Parce que je ne la lui ai jamais posée.

Je ne m'en estime pas le droit.

Alors, ais-je le droit de savoir ce qui le rend si heureux aujourd'hui ? Est-ce que c'est le sens de cette bouteille d'or ambré encore fermée au bout de la table, qu'il ouvrira une fois le repas terminé ?

J'avale mes spaghettis avec l'air peu inspiré de quelqu'un qui réfléchit trop vite, et je le sais. Mais je n'y peux rien, et en plus, ça le fait rire. Il va encore m'appeler Branig, comme si j'étais une gamine. Et rire. Ça ne me dérange pas. J'aime bien son rire.

− M'est avis que tu ne trouveras pas sans indices.

Je lève le nez de mon assiette, aspire le dernier spaghetti d'un air ahuri (et je n'ai pas besoin de me voir pour le savoir : ça se lit dans ses yeux, dans l'éclat de rire qu'il étouffe, dans le pli ironique de sa lèvre souriante.)

− Shall we play riddle ?

Il incline la tête, brièvement, gentiment. Le genre de jeux qu'il affectionne. Il répondra par oui et non, désormais. Moi, ça dépend des moments. Ce soir, je veux bien. Mine de rien, moi aussi, je suis contente.

− Est-ce que ça a un rapport avec moi ?

− Oui.

Aïe. Là je le sens pas.

− Est-ce que j'ai fait une erreur ?

− Non.

Un poids immense s'enlève de ma poitrine, que je ne savais même pas qu'il était là. Mais d'un seul coup je respire mieux. Même si je sais que mon maître a une vision de l'erreur assez restreinte.

− Est-ce que c'est important ?

− Oui.

Nouveau poids sur la poitrine. Je réfléchis à trois cent à l'heure. Il va me rendre dingue.

− Est-ce que c'est... Parce que je suis sortie ?

− Oui.

C'est peut-être que.. Je n'ai pas assez étudié ? Je ne pensais pas rester si longtemps chez cette fille, aussi ! On est restées à bavarder des heures, et je ne me suis pas ennuyée, j'ai même un peu -beaucoup- oublié le temps au point de ne rentrer que tard... Alors forcément, je n'ai pas fait tout mon travail. Il s'en est aperçu ? Je comptais rattraper cette nuit...

− Maître, si c'est au sujet de la traduction que je n'ai pas finie, je-

− Non.

Il continue le jeu. Je n'ai pas trouvé, on dirait. Mais si ça n'a pas de rapport avec mon travail, est-ce qu'alors j'ai oublié quelque chose ? Ou est-ce que...

− Est-ce que ça a un rapport avec Nekohaima Yuki-san ?

− Et bien, ça je ne sais pas. C'est à toi d'y répondre.

− Mais je ne peux pas répondre si je ne sais pas ce qui se passe !

Je ne sais pas trop si je suis énervée, frustrée ou quoi, mais j'ai bondi de ma chaise comme un diable en boîte.

− Aujourd'hui, j'ai vu quelque chose pour la première fois, me dit-il très sérieusement.

− Et c'était ?

− Ton sourire.

− Mon...

Je me sens soudain très bête. Mon sourire ? Rien que ça ? Quand ais-je la certitude d'avoir sourit pour la dernière fois avant aujourd'hui ? La réponse est un peu trop simple. Trop évidente.

Le jour où Gwen est mort. Il y a trois ans.

Alors je n'avais pas... Je n'avais plus depuis...

− Bran, quelle que soit la raison pour laquelle lorsque je suis rentré tout à l'heure, je t'ai vue sourire, j'en suis heureux. Et je le suis encore plus si c'est parce que tu t'es trouvé une amie. Sincèrement, tu es peut-être l'élève la plus studieuse que j'aie jamais eu. Et certainement pas la moins douée. Mais jamais, jamais je n'avais vu quelqu'un passer deux ans sans seulement esquisser un sourire.

Il soupire. Il soupire ?! C'est pas dans ses habitudes, ça, et moi je...

Je...

− Je suis heureux que tu aies réappris à sourire. Je sais aussi que tu t'en feras bientôt un masque, parce qu'il est dans ta nature de réfréner tes sentiments, et que si quelqu'un a réussi à briser ton expression studieuse, tu te trouveras une autre façade mais...

− J'ai retrouvé quelque chose que j'avais oublié. Maître, je crois que je viens de comprendre que... J'étais encore en vie.

Ce n'est pas dans mes habitudes de lui couper la parole, mais je savais ce qu'il allait dire. Il me sourit encore. Du coin de l'œil, je vois sa main attraper la bouteille de chouchen.

− Alors, on fête ça ?

− Of course ! dis-je en lui rendant son sourire.

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